Penser le macronisme (projet)

Projet de texte collectif « penser le macronisme »

 

 

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Penser le macronisme

Le macronisme n’est pas une génération spontanée

Historiquement, le macronisme apparaît comme la continuation de la politique du PS depuis 1983, à l’exception de la parenthèse Jospin (avec notamment les 35 heures). Mitterrand se convertit en effet dès 1983 au monétarisme de Raymond Barre. Puis Laurent Fabius “sanctuarise” les choix néolibéraux de la politique française, en signant l’Acte unique européen de 1986 qui étend le marché commun aux services et libéralise les mouvements de capitaux. C’est bien le PS qui a posé en France les bases d’un marché unique ayant pour principe la compétition entre États. Et il est facile de constater, comme le suggère Philippe Frémeaux dans « Après Macron » (Editions des petits Matins, 2018), que cette orientation structurelle est la pierre angulaire du macronisme économique : TAFTA, CETA, confirmation de la directive sur les travailleurs détachés, etc.

La transformation continue de la doctrine du PS depuis 1983, dans laquelle s’inscrivent les marcheurs, est de plusieurs natures :

  • L’abandon définitif, comme l’a préconisé le fameux rapport Terra Nova de 2011, des classes populaires victimes de la mondialisation. Absents des scrutins, des médias et des cercles de décisions, les employés et ouvriers ne sont plus regardés par le PS et ses avatars comme une classe à défendre. Oliver Ferrand, directeur de Terra Nova, déclare à ce titre au magazine Marianne : « le coeur de la coalition, ce sont les quartiers populaires. Ce sont les jeunes. Ce que nous abandonnons c’est l’idée du front de classe. Tout simplement parce que les classes sociales, dont la classe ouvrière, ont explosé » (10/05/2001).
  • La conversion totale aux doctrines économiques libérales (outre les accords de libre-échange ou sur le travail détaché, cités plus haut, il y a les votes européens en faveur des directives ferroviaires, sur les services, etc.).
  • L’abandon de la souveraineté populaire au profit de la technocratie des experts et des « sachants », comme en témoigne le vol du vote de 2005 qui signe la fin des grandes consultations populaires sur les sujets les plus importants. Le recours à des commissions, comme celle de l’inénarrable Spinetta sur la SNCF, l’usage du 49.3 d’abord et des ordonnances ensuite, en sont autant d’illustrations.

Ainsi, s’inscrivant dans cette logique, Macron n’est pas un accident politique ou une génération spontanée. Il est le produit même de ces trente années de dérive socialiste, à laquelle il ajoute ses propres couleurs et un parfum de modernité.

Le moment macroniste : une idéologie qui rencontre une base électorale

L’émergence de Macron dans le paysage politique de 2017 est le fruit d’un double contexte :

  • Une forte vague « dégagiste » qui frappe de nombreuses couches de la société, notamment portée par l’affaire Fillon qui décrédibilise la droite et désoriente ses électeurs les moins radicaux,
  • L’incapacité du PS à porter un discours clair sur quelque sujet que ce soit, tiraillé qu’il est entre les légitimistes qui gouvernent et les frondeurs qui font campagne pour un candidat issu de leurs rangs.

C’est dans ce contexte que Macron réalise la prouesse de rassembler une base électorale jusqu’ici divisée entre droite et gauche : les retraités les plus riches, les classes moyennes supérieures et les classes fortunées. On les appelle parfois, non sans raisons, les « vainqueurs de la mondialisation ». Le candidat qui marche réalise à son tour la prouesse de Louis-Philippe 1er, roi des français : faire taire les particularismes qui divisent la classe aisée pour la souder autour de la promesse de conserver intact son mode de vie. Foin des « valeurs de droite ». Foin des « valeurs de gauche » dont le contenu devenait insaisissable depuis l’abandon de la classe ouvrière. Ces valeurs constituaient un clivage relativement factice au sein du camp des riches, il s’agissait pour Macron de les unir autour de ce qui les rassemble et autour de l’ordre établi : privilèges, profits, revenus. Mais cette alliance s’est constituée sans les classes populaires, ce dont nous devrons reparler.

Le macronisme est faussement pragmatique

Pour le maintien cet ordre établi, le macronisme se présente non pas comme une idéologie, mais comme une posture pragmatique (« on va de l’avant »). Fin connaisseur de Machiavel, sujet de son mémoire de philosophie, Macron prône une « adaptation à la concurrence » qui n’est que la forme moderne de l’acceptation de la nécessité, chère à l’auteur du Prince. Pour ce dernier, en effet, il est « impossible d’échapper aux accidents et aux mouvements qui viennent de l’extérieur ». En présentant les règles économiques comme immuables et comme extérieures à notre volonté, il résume sa politique à une prise d’acte raisonnable de ces règles et de leurs conséquences.

Mais il s’agit bien là d’une tautologie : nous avons selon lui l’obligation de nous adapter à une situation que nous avons l’obligation de créer. En des termes plus simples, la situation à laquelle le macronisme entend nous adapter n’est que le résultat de choix politiques. Ce sont en outre des choix sur lesquels les français ne sont pas exprimés depuis 1992 sans que le pouvoir ne s’assoie sur leur décision. Un électeur né après 1974 ne s’est d’ailleurs jamais fait entendre et respecter sur l’Europe, principale source des règlements économiques. Le discours pragmatique du macronisme est en fait un discours idéologique maquillé de posture.

De plus, force est de se demander ce que le macronisme a véritablement de pragmatique. Quels sont en effet les problèmes qui se posent ? La crise environnementale nous mène à la disparition de la biosphère et au dérèglements climatiques, la crise sociale a généré 9 millions de pauvres dans notre pays, les crises financières s’enchaînent sans que la finance n’en tire un quelconque leçon. Le pragmatisme serait de résoudre ces problèmes, notamment par la conversion écologique de l’économie et la dé-financiarisation. Hélas, de cela il n’est pas question. 100 milliards d’euros vont être consacrés au carénages des centrales nucléaires et non pas fléchés vers l’énergie verte. L’ISF a été quasiment aboli, en particulier pour les investissements en actifs dans un contexte où seuls des actifs spéculatifs sont disponibles sur les marchés financiers. Les paradis fiscaux ont été confirmés. L’utilisation du glyphosate a été prolongée. Des centaines d’écoles rurales sont touchées par des fermetures de classes. Faut-il allonger la liste pour se convaincre de l’absence totale de pragmatisme du mouvement En Marche ?

L’idéologie macroniste

Reste à caractériser le macronisme, ses sources, sa vision du monde. C’est quelque chose que nous pouvons désormais tenter de faire, après un an de gouvernement.

En premier lieu, le macronisme est un individualisme. Pour Hadrien Bureau (du mouvement Génération.s) « Emmanuel Macron transforme tout problème social en problème individuel. Le chômage de masse ne constitue pas un problème social. Il relève avant tout de la responsabilité de l’individu qui refuse de se former, de mettre tout en œuvre pour trouver un emploi, qui préfère, en un mot, être fainéant, et choisit son canapé aux files d’attente de Pôle emploi ». Il ajoute, à juste titre : « [Il] mythifie les succès individuels. Quelle figure a davantage inspiré et fondé son projet politique si ce n’est celle de l’entrepreneur? […]. Pour Emmanuel Macron, certains sont tout et d’autres ne sont rien. Et parce que le riche aurait choisi le succès et la richesse, le pauvre aurait choisi l’échec et la misère. Tout serait affaire de volonté, de choix et de courage. L’individualisme de Macron est béat et indigne. » (sur son blog huffingtonpost.fr). Macron rejette ainsi les «corporatismes», les «blocages», les «rigidités» qui brident les initiatives et renforcent «les conservatismes». Les protections collectives (code du travail, conventions collectives) font partie du lot. Chacun est invité à négocier à l’échelon local les formes de son exploitation, dans un « chacun pour soi » généralisé.

En deuxième lieu, le macronisme est un économisme. Tout pourrait se résoudre par l’économie. En témoigne l’appel à l’aide de Macron, au cours du One Planet Summit, à la finance mondiale invitée à s’orienter vers les investissements verts et à soutenir les pays du Sud. Véritable Munich de la question écologique, cet appel n’a eu et n’aura aucune suite. Il en va de même pour les privatisations, censées régler les problèmes de circulation des trains, de moyens dans les EHPAD, de congestion des urgences, etc. Cet économisme a un sens, une justification : le démantèlement de l’état. C’est l’étape ultime de spoliation du peuple de sa souveraineté : après les technocrates, les banquiers. Le peuple se trompe toujours, les technocrates souvent, la finance jamais. Dans ce paradigme, le profit est l’échelle de la valeur de toute action, de toute initiative : ce qui rapporte peut vivre, ce qui ne rapporte pas doit mourir – on appelle cela « les riens ». Le macronisme pourrait d’ailleurs, d’ici peu de temps, se présenter comme un darwinisme social. Le traitement qu’il accordera aux questions de bioéthique nous éclairera sur ce point.

Le macronisme est un autoritarisme. Pour tenir les populations en respect, et les détourner de leur velléités de peser sur le cours des choses, le macronisme ne s’embarrasse pas de principes. Pour David Nakache (sur son blog mediapart), « en transférant dans le droit commun les mesures de l’état d’urgence, Emmanuel Macron […] rompt avec la séparation des pouvoirs sans garantir davantage de sécurité. Il offre une victoire idéologique majeure aux djihadistes et livre clefs en main un régime autoritaire à tout parti d’extrême droite arrivant un jour au pouvoir en France ». Se pose la question de savoir si, à défaut d’un parti d’extrême droite, un parti d’extrême finance pourrait mettre à profit la nouvelle réglementation. Elle se pose d’autant plus que les réformes constitutionnelles envisagées inquiètent. André Chassaigne (député PCF) s’est très justement ému du projet : « [le gouvernement] doit choisir s’il souhaite la mise en place d’une dictature technocratique, le peuple doit choisir s’il souhaite que les propositions de l’exécutif ne soient plus débattues par les représentants du peuple », a-t-il déclaré au sujet de la restriction du droit d’amendement prévu par les marcheurs.