Les marcheurs ou la politique de la revanche

Nous sommes en train d’assister à la prise du pouvoir (de tout le pouvoir) par un mouvement qui pèse environ 15% du corps électoral. La stratégie du renforcement du FN pour mieux appeler au barrage républicain, combinée à un matraquage médiatique de première intensité, a fonctionné mieux que jamais. Mais qui sont ces 15 % qui ont réussi une telle OPA sur la vie politique ?

La sociologie des candidats d’En Marche ressemble à celle de leur électorat, si l’on en croit les enquêtes d’opinion : plutôt diplômés (au delà de bac+2), de profession libérale, commerciale ou en situation d’encadrement, nettement plus aisés que la moyenne nationale. Cela dessine une catégorie de population qui s’est, parfois à juste titre, sentie exclue des débats et de la décision politique ces dernières années. De grands efforts lui ont en outre été demandés, notamment par l’intensification du travail qu’elle a connue et par une fiscalité idiote. Avec Macron, elle tient sa revanche. Mais une revanche bruyante, destructrice… pour ne pas dire « bourrine ».

Force est en effet de constater le mépris dont les marcheurs font preuve envers tout ce qui n’est pas eux. Il n’y a qu’à lire, pour s’en convaincre, les « tweets » de la candidate locale. Elle a refusé toute forme de débat contradictoire mais bombarde ses concurrents de critiques à l’emporte pièce. Ou encore, il suffit de voir le niveau et le style des saillies du responsable ambarrois du mouvement En Marche à l’encontre des syndicats ou de la France insoumise, ses deux principales cibles. « Qui vote Mélenchon ? », avec la photo d’un âne ; « que fait la CGT ? Elle prépare l’apéro »… Édifiant. Alors que, et j’en témoigne personnellement, les mêmes syndicats ne paraissaient pas si nuisibles lorsque la situation individuelle d’un marcheur nécessitait, il y a quelques mois, qu’il fût défendu face à son employeur. On ne fait pas une politique d’un tel mépris de classe, ils l’apprendront à leur dépens.

Espérons toutefois qu’ils découvrent rapidement que la politique est l’art de défendre l’intérêt général plutôt que l’intérêt particulier. Or, l’intérêt général est par nature celui du plus grand nombre, et le plus grand nombre est aujourd’hui incarné par les ouvriers et employés qui seront les victimes de leur projet de précarisation. Mais les marcheurs tiennent à consommer leur revanche sur les classes populaires, ces « assistés ». Les 15 % qui s’emparent aujourd’hui du pouvoir feront payer aux 80 % les plus pauvres tout ce qu’ils ont subi ; les 5 % qui détiennent la richesse peuvent dormir tranquillement.

Une autre caractéristique de cette revanche est de s’appuyer bruyamment sur des prétendues « valeurs ». Cela n’est pas sans rappeler le mot de Trotsky dans « leur morale et la nôtre » : « on voit, dans les époques de réaction triomphantes, Messieurs les démocrates, sociaux-démocrates, anarchistes et autres représentants de la gauche, sécréter de la morale en quantité double, de même que les gens transpirent davantage quand ils ont peur ». Le mot « gauche » est ici à remettre dans son contexte historique, il colle bien à l’idéologie de Macron : l’auteur vise ici les bourgeois libéraux qui se drapent dans la morale dès qu’il s’agit de défendre leurs intérêts particuliers. « Gauche » n’aura été synonyme de « socialiste », en France, que dans la courte période qui va de 1981 à 1983. Mais cela est un autre débat.

Dans son billet du 13 juin sur le site « lundi matin », Frédéric Lordon résume : « La classe éduquée n’est pas avare en demi-habiles qui sont les plus susceptibles de se laisser transporter par les abstractions vides de l’ouverture (à désirer), du repli (à fuir), de l’Europe de la paix, de la dette qu’on ne peut pas laisser à nos enfants ou du monde-mondialisé-dans-lequel-il-va-bien-falloir-peser-face-à-la-Russie-et-aux-Etats-Unis. La classe demi-habile, c’est Madame de Guermantes à la portée d’un L3 : la Chine m’inquiète ». En Marche se révèle en effet le mouvement du poncif, du pré-pensé, de la tautologie. L’Europe c’est la paix, vous critiquez l’Europe, donc vous voulez la guerre. Un livreur de sushis à vélo payé à la course qui gagne 200€ par mois grâce à une application qui génère des millions de revenus, c’est mieux qu’un chômeur.

C’est du même vide idéologique que provient le projet, révélé par la presse et absent du programme de Macron, de faire rentrer l’état d’urgence dans le droit commun. Bientôt l’on nous dira que la surveillance de masse ne dérange que les terroristes. Ironiques, nous rétorquerons que la liberté d’opinion ne concerne que les gens capables de penser, mais nous perdrons ce combat comme les autres si nous ne reconstruisons pas une force populaire et éduquée.

 

 

Notre parti pris, dans cette campagne, a été de prendre le contre-pied de la stratégie du prêt-à-penser des marcheurs. À Oyonnax, par exemple, nous avons esquissé une histoire de l’alimentation pour appuyer un discours politique sur l’agriculture et les inégalités. À Ambérieu, nous avons disséqué les caractéristiques du travail contemporain pour interroger les rapports de production et de consommation. Nous avons longuement cité Plutarque et Simone Weil. Mais nos électeurs potentiels ne se sont pas déplacés et nous avons été balayés par l’abstention. Notre stratégie était certainement mauvaise.

Il nous faudra du temps pour tirer les enseignements de notre propre campagne. Mais nous pouvons d’ores et déjà nous inquiéter de la formidable force d’entraînement que les marcheurs tirent de leur besoin de revanche sur les classes populaires. Assis sur un discours constitué de simples slogans, adeptes de la posture comme argument (« on va de l’avant »), ils ont réussi à prendre le pouvoir non par la force, non par la ruse, mais par l’ennui. L’ennui des classes populaires qui ne font plus corps, leur désintérêt du combat politique, leur détournement.

Bertrand Jacquier

1 Comment

  1. C’est bien de rester humble et d’analyser la défaite ( relative), mais pas sûr que la stratégie de campagne ait été mauvaise… Le rapport de force était simplement disproportionné, exercé par un matraquage médiatique sans précédent, en faveur du pantin sympathique de façade au service de la finance et du néo-libéralisme, pourtant à peine dissimulé sous son emballage marketing (jeune, nouveau, dynamique, ni de droite, ni de gauche, blablabla…) et promu par le pouvoir patronal pour ses seuls intérêts, ceux de la caste dominante. Les moyens de communication mis en oeuvre pour la promotion du produit Macron, depuis sa démission du gouvernement précédent, étaient tout simplement pharaoniques. « Jupiter » devait être encensé, adulé, mis en scène.. pour que rien du fond du programme de casse social ne transparaisse aux yeux des idolâtres déjà formatés dans la société de consommation, et dont la préférence va à l’esthétique et au produit jetable, plutôt qu’à la qualité, au développement durable et à la valeur utile.
    Bref, les moyens de campagne étaient vraiment disproportionnés car avant d’atteindre la conscience collective sur le fond du programme, sur les enjeux sociétaux, humanistes et écologiques, nous avons un travail de déconstruction du formatage ultra-libérale que les citoyens baignés dans les stimuli publicitaires permanents de l’individualisme privé, ont intégré comme une évidence immuable et irréversible. Macron n’est finalement que le parfait porte-flambeau de cette société dont on peut se demander s’il a encore le recul suffisant pour l’analyser. Il n’est donc pas étonnant que les citoyens vidés de leur conscience morale, se reconnaissent en la seule représentativité que leur cerveau lobotomisé comprenne encore.
    La stratégie d’explication et de pédagogie de la France Insoumise est donc probablement la bonne, mais ce sont les moyens d’information éducative et explicative qu’il faut développer (information réelle, plutôt que propagande…)
    Tout va trop vite… Il faut arriver à déconstruite et à reconstruire avec nos petites mains, plus vite que la machine « systématique » ne s’emploie à tout déréguler sans projection autre que celle de l’accumulation; cette machine infernale qui s’attache seulement à tout détruire à la bombe atomique radiocommandée depuis les paradis fiscaux. Ainsi, une seule parole et un seul porte-voix contre la caste dominante ne peuvent suffire. Réseaux sociaux, youtube et radios indépendantes sont un bon début, mais notre force, c’est le nombre… La contagion doit être multi foyer pour que la propagation de nos valeurs humanistes soit plus rapide que l’ordre « en marche » qui ne saurait être définitivement établi, sans quoi nous irons inévitablement à la catastrophe écologique et sociétale.
    Résistance !

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